Le Loup des steppes. Hermann Hesse

Publié le par Tactile

Hermann Hesse raconte ici la vie de Harry Haller, un personnage bipolaire et particulièrement érudit. Cet homme du XX° siècle vit dans une époque qui le répugne : coincé entre l’après-guerre et la perspective nationaliste d’un nouveau conflit qui le rend misanthrope. Cette part de lui-même, Harry la décrit comme étant sa part de Loup des Steppes : animale, sauvage, solitaire, instinctive et sombre. Elle prédomine sa vie alors. Dans le même temps ce rejet s’oppose à sa part bourgeoise ainsi qu’à son héritage confortable qui lui apporte éducation et raffinement.

 

« En vérité, il n’est pas de moi, même le plus naïf, qui soit un. Celui-ci représente un monde extrêmement multiple, un petit ciel étoile, un ensemble chaotique de formes, de degrés d’évolution et d’états, d’hérédités et de potentialités. »

 

Harry Haller se morfond entre ses pensées pieuses et son rêve de côtoyer les Immortels, ces artistes qui tel Mozart survivent dans le cœur des gens par leur Art. Un jour, un homme dans la rue lui tend un manuscrit « Traité sur le loup des Steppes : réservé aux insensés ». Ce traité décrit à merveille la bipolarité animalo-bourgeoise du protagoniste qui entame dès lors son parcours initiatique.

 

« Pour retrouver l’innocence, le stade précédant la Création, Dieu, il ne faut pas revenir en arrière, mais aller de l’avant ; il ne faut pas redevenir loup ou enfant, mais s’enfoncer toujours plus loin dans la faute, toujours plus profond dans la métamorphose par laquelle l’homme devient un être humain. »

 

« {...} un homme qui entrevoit les firmaments et les abîmes de l’humanité ne devrait pas vivre dans un monde dominé par le sens commun, la démocratie et la culture bourgeoise. Il y demeure uniquement par lâcheté, et lorsque son ampleur devient gênante, lorsqu’il commence à se sentir à l’étroit dans sa petite chambre bourgeoise, il en impute la faute au « loup » ignorant volontairement que celui-ci représente parfois la meilleure part de lui-même. »

 

Harry songe désormais au suicide, à cette lame de rasoir qui éteindra ses afflictions et son dégoût de l’humanité. Il l’envisage avec joie, sans crainte, bien décidé à passer à l’acte.

 

« En résumé, il essaie de trouver sa place entre les extrêmes, dans une zone médiane, tempérée et saine où n’éclatent ni tempêtes ni orages violents. Et il y parvient, même sil renonce pour cela à l’intensité existentielle et affective que procure une vie axée sur l’absolu et l’extrême. »

 

Un jour qu’il erre dans la rue un homme le reconnaît pour l’intellectuel qu’il est et l’invite à dîner. La perspective d’un évènement mondain répugne Harry, pourtant il accepte, sûrement flatté par les compliments. Le repas se déroule très mal tant son hôte se montre d’égale médiocrité avec son époque et Harry fuit, court à toutes jambes dans les rues noires de la ville jusqu’à tomber sur la taverne de l’Aigle Noir. Le bec dans un verre, la perspective de son suicide se profile.

 

C’est dans ce contexte morbide qu’Harry rencontre Hermine : une jeune femme qui le prend en main et l’éloigne de ses idées noires à travers la découverte des plaisirs simples et innocents. À 50 ans, Harry découvre les joies de la vie et tombe peu à peu sous le charme de sa guide. Il rencontre aussi d’autres personnages par l’intermédiaire de celle-ci : Pablo facétieux saxophoniste et Maria splendide courtisane.

 

Son apprentissage d’une vie nouvelle via Hermine commence avec la danse et malgré ses réticences initiales il commence à prendre goût à la vie. Il découvre avec innocence ce qu’il a toujours considéré comme abject et futile : s’amuser, rencontrer des gens, aimer, danser, et rire. Peu à peu le Loup des Steppes s’efface grâce à la persévérance de son amie à laquelle il se fie entièrement. Plus tard, un grand bal déguisé est organisé et Harry s’y laisse entraîner : cette soirée sera sa renaissance.

 

« Lors de cette nuit de bal, il me fut donné d’éprouver un sentiment que j’avais toujours ignoré en cinquante ans d’existence, bien qu’il fut familier à n’importe quelle jeune fille ou à n’importe quel étudiant : c’était le sentiment de la fête, l’ivresse de la liesse collective, le mystère de la dissolution de l’individu dans la foule, de l’union mystique à travers la joie partagée. »

 

Hermann Hesse décrit à merveille la bipolarité de son personnage qui intellectualise avec beaucoup d’objectivité son propre état. L’histoire évolue aussi dans ses tonalités colorimétriques : du terne-sombre à l’éclat des étoffes et à la puissance du jazz de Pablo. La danse devient la clef qui ouvre le cœur d’Harry à une vie plus joyeuse et à un Moi plus harmonieux. Peu à peu le Loup des Steppes se retire.

 

« En revanche, elle {la science} a tort de croire que les nombreuses sous-parties du moi puissent être agencées en une seule fois, selon un ordre obligatoire et définitif. »

 

Ce livre est absolument brillant tant il fouille la psychologie humaine avec perspicacité. Son écriture est totalement évolutive tout en se cantonnant à peu de faits mais à beaucoup d’introspection, ce qui est foncièrement difficile. La lecture en est fastidieuse au début et ce, jusqu’à la moitié du livre, où Harry rencontre Hermine. La présence de dialogue accompagne la colorisation de l’histoire à travers des sensations nouvelles et ça devient un plaisir de lire. Inclassable.

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