Le courage de la nuance. Jean Birnbaum

Publié le par Tactile

Jean Birnbaum signe un essai sur le courage de la nuance qui s’appuie sur un corpus d’auteurs qualifiés de modérés. C’est en partant de cet angle que Birnbaum construit son argumentaire, en dépit de la portée militante engagée des écrivain.e.s qu’ils dépèce. Chaque chapitre est ainsi consacré à l’un de ces penseurs puis est suivit d’une analyse par l’auteur qui tire ses propres conclusions.

« Être vrai partout, même sur sa patrie. Tout citoyen est obligé de mourir pour sa patrie : personne n’est obligé de mentir pour elle. » (Montesquieu)

Le courage de la nuance regroupe ainsi : Camus, Bernanos, Arendt, Aron, Orwell, Tillion, Barthes et s’échine à conspuer Sartre et la gauche radicale. Ca semble être un passe-temps délicieux à l’auteur qui, sans nuance aucune, s’en va égratigner les mouvements de gauche internationaliste à longueur d’essai. Pour Birnbaum, « le vrai courage », « l’héroïsme », « l’audace », « la bravoure » serait la nuance.

Loin de former un courant de pensé uniforme il est vrai que certains auteurs énoncent un goût prononcé pour la nuance qui plus généralement s’applique aux gens honnêtes et capables d’émettre un avis objectif. En langue française on appelle ça de l’objectivité intellectuelle, pour Birnbaum c’est du courage. Pas moins !

Selon la lecture que l’auteur se fait de Camus, il est essentiel pour ce dernier de préserver un équilibre en toute chose et de garder le dialogue ouvert. Bernanos, qui a exploré le conflit spirituel entre le bien et le mal, est un catholique invétéré, franquiste et maurrassien de la première. Si Bernanos a en effet souvent questionné les actions de son propre camp et revu ses opinions au fil du temps, il paraît présomptueux de le classer dans le camp des modérés.

« Notre monde n’a pas besoin d’âmes tièdes. Il a besoin de cœurs brûlants qui sachent faire à la modération sa juste place. » (Camus)

Ensuite vient Hannah Arendt qui grâce à l’humour et à la prudence s’est attaquée à la bêtise humaine. Une écrivaine qui objective une analyse rigoureuse et fait preuve de prudence dans ses jugements. Raymond Aron est lui dépeint comme « modéré à l’excès », un penseur qui saisit le réel dans les contradictions, ce qui revient à définir la notion de pensée objective et non de nuance.

« L’homme aliène son humanité et s’il renonce à chercher et s’il s’imagine avoir dit le dernier mot. » (Raymond Aron)

Le moment le plus pénible de cet essai advient lorsque l’auteur ose l’analyse d’Orwell pour qui la lutte contre le totalitarisme est le grand combat. Dans ces sociétés asservies, Orwell promeut la franchise obstinée envers et contre tous, notamment lorsqu’il faut nommer les choses avec précision. L’ennemi idéologique doit pouvoir s’exprimer ; il peut lui arriver d’être honnête et intelligent. Dénoncer le fascisme de manière objective, s’apparente ainsi pour Birnbaum à de la nuance…

« Parler de liberté n’a de sens qu’à condition de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre. » (Orwell)

Germaine Tillion, résistante et ethnologue qui fut déportée à Ravensbrück en 1942 a tenu le compte méticuleux des tortionnaires et des victimes pour documenter les crimes contre l’Humanité. Comme Aron et Montesquieu elle refuse à sa patrie le droit au mensonge car la patrie lui est chère à condition de ne devoir lui sacrifier la vérité. Elle considèrera toujours l’affrontement comme une facilité hideuse, et la mesure comme une bravoure sacrée. Elle privilégie l’essai qui implique le refus de l’enfermement.

« Symétriquement, une société totalitaire commence par contrôler le dictionnaire. Elle impose une novlangue et interdit les mots devenus indésirables, à commencer par ceux qui permettent de d’exprimer la complexité, la critique, la nuance. »

Enfin, Roland Barthes nous montre que la vérité d’une époque se saisit au cœur des paroles les plus ordinaires (commentaire sportif, guide touristique, publicité,…). Il dénonce les médias qui ont soif de parole binaires et tranchées. La force des médias n’est plus la censure mais la contrainte à devoir tout commenter. Pour Barthes la bêtise n’a pas de camp mais est constitutive à toute prose militante.

« Tenir un discours si libre qu’il en devient irrécupérable ; appeler les choses par leur nom, quitte à dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre : proclamer une conviction sans lui sacrifier la vérité des faits ; assumer ses propres failles, au point d’admettre qu’un adversaire puisse avoir raison ; opposer l’humour à la bêtise ; refuser de voir le monde en noir et blanc {…}. »

Cet essai a le mérite d’analyser la rhétorique de quelques auteurs pour qui l’honnêteté est le premier jalon de la pensée. Il amène à s’interroger sur l’évolution de la langue et du pouvoir des mots ; également à mesurer l’honnêteté de chaque opinion. La nuance selon Birnbaum, consisterait à viser l’objectivité et à autoriser le doute. Ce que l’auteur semble occulter, en revanche, c’est bien la radicalité de tous ces auteurs qui n’ont jamais cessé de nommer les choses sans détours, sans nuance. L’auteur aurait été plus inspiré de parler d’honnêteté ou de rigueur philosophique.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article