Le roi des juifs. Nick Tosches

Publié le par Tactile

« Jadis, au temps où New York vivait et respirait, un homme y fut marqué par la mort, comme nous le sommes tous. Il avait pour nom Arnold Rothstein, était lui-même le seul Dieu qu'il vénérait, ainsi qu'un grand homme et un grand pécheur. »

Ne vous fiez pas au titre ni à l’impression première que le sujet de cet ouvrage serait Arnold Rothstein. Il n’est que le prétexte à un matériau d’étude qui englobe l’histoire du judaïsme à travers les siècles ainsi qu’à la part de l’héritage juif dans la ville de New York. Ce n’est pas un roman que nous propose Nick Tosches mais un essai historique qui ambitionne la chronologie factuelle et objective de ce que l’on sait avec certitude.

« Les amis, monsieur Rothstein semble en avoir plus que n'importe qui. Sans doute parce qu'il sait s'y prendre pour être un ami. Chez lui, ça paraît être une religion. Mais si jamais vous lui jouez un tour pendable, il retroussera les manches de sa chemise en satin blanc et vous réglera votre compte. Et quand il en aura fini, une ambulance viendra vous chercher, pin-pon, pin-pon. »

Le personnage d’Arnold Rothstein revient avec parcimonie tout au long du livre sous forme d’interludes au milieu de l’étude historique du judaïsme. Les passages romancés rythment l’analyse théologique, d’autres morceaux sont des interrogatoires ou des rapports d’analyses légiste. On peut aussi tomber sur des bouts d’articles de presse, des extraits de romans, ou encore des témoignages plus ou moins fallacieux sur Arnold Rothstein. Tosches prend le temps de critiquer et de commenter ses choix bibliographiques.

« Il ne lui faut même pas deux minutes pour évaluer avec précision ce que vous êtes et n'êtes pas - pour vous cataloguer relativement à la réussite et aux biens matériels, à l'intelligence, à l'éducation et à l'expérience. »

Tosches démarre par une bonne centaine de pages consacrées à l’histoire des religions et des civilisations. Il nous rappelle le rôle qu’ont eu les langues et la diffusion de l’information dans les déformations culturelles et religieuses. Tous les cultes sont l’héritage des sumériens et des akkadiens ; ils ont les mêmes bases polythéistes. À partir du 4eme siècle après JC : on simplifie avec l’apparition du monothéisme qui permet une diffusion plus efficace tout en gagnant des parts de marché.

« Ma règle de vie est d'une absolue simplicité, dit Arnold Rothstein. Aider un ami, être un ami, faire usage de sa cervelle et n'avoir peur de rien. »

La première centaine de pages écoulée, le récit s’attarde un peu plus sur Arnold Rothstein et sa famille. En revanche, on n’apprend pas tellement de choses sur lui si ce n’est de vagues rumeurs. Le célèbre gangster des années 20 est intelligent, il analyse très bien les gens et est très efficace. Pour se protéger il ne s’expose pas, préférant l’ombre à la lumière il ne laisse apparaître son nom dans aucun écrit ou contrat : la tradition orale est essentielle à sa survie. Malgré ses précautions, Arnold Rothstein meurt des suites d’une blessure par balle le 4 novembre 1928 à New York sans jamais désigner son assassin : il avait 46 ans et était considéré comme le banquier de la mafia.

NYC sous Jimmy Walker : « C'était une ville dans laquelle on pouvait se procurer tout ce qu'on voulait, à n'importe quel moment. On n'y connaissait ni jour ni nuit : rien que la lumière du soleil et celle des réverbères, et les capiteuses ténèbres, les minuits qui défilaient à toute allure, l'âme véritable du lieu, qui imprégnait même l'aube étincelante, où le soleil et l'électricité se muaient l'espace d'un instant d'immobilité en une lourde brume qui était l'unique battement de cœur du repos. »

Tosches prend le temps de parler de la construction de New Amsterdam qui deviendra New York. À travers ses rues, ses populations, ses personnages emblématiques et louches, la ville se construit, cosmopolite et pourtant ségrégé naturellement en quartiers. L’anthropologie de la ville est faite de juifs, d’irlandais, d’italiens, de chinois, de russes. Puis, au sein du judaïsme local, on retrouve différentes classes sociales sous diverses paroisses. Arnold Rothstein n’est pas né riche mais il a tout conquit en se servant de l’appui de sa communauté.

« Vint ensuite une époque - qu'aucun, absolument aucun New-Yorkais de l'ancien temps n'aurait crue possible - où on ne pouvait plus mettre la main sur le moindre pétard du 4 juillet, et encore moins sur une fumerie d'opium dans Chinatown; une époque où on ne croisait plus le péché dans Times Square, à l'exception du péché mortel de la médiocrité; une époque où on ne trouvait plus un seul cendrier dans un seul bar; une époque où la vraie vie et la vraie liberté, remplacées par des discours creux qu'on débitait à leur sujet, étaient devenues le vice que tout New York, ainsi que le vaste néant agonisant de l'Amérique entière, auraient eu honte de mentionner. »

L’ascension sociale de Rothstein s’est faite via des combines mêlant spéculation, prêts à crédit, paris, casino, hippisme, financement de responsables politiques et plus généralement de magouilles financières. Il s’allie avec les chinois dont il est le financier du juteux trafic d’héroïne suite à sa prohibition aux USA. Sans contrats, avec juste sa parole et la crainte qu’inspirent ses soutiens il devient un homme puissant, intouchable. Couronné de succès il formera trois petits jeunes qui deviendront les parrains de la pègre des années 30 : Frank Costello, Meyer Lansky, Lucky Luciano.

« Le Coran nous dit que les juifs, les chrétiens et les disciples du saint prophète Mahomet étaient tous des descendants d'Abraham. Il est le premier texte sacré à avoir affirmé que les trois religions ont des racines communes. Par le sang comme par la langue, Arabes et juifs étaient issus de la même souche sémite. »

Au final ce livre est un OVNI. Passionnant mais déroutant. Son titre m’a trompé et j’ai d’abord été déçu par l’aspect scientifique de la méthodologie de Tosches. Le style est factuel, cherche l’objectivité et la distance. Il a fallu à l’auteur sans cesse démêler le vrai du faux et donc produire un énorme travail de recherches. Si tout est bizarrement intriqué, le style demeure léger et très agréable. La satisfaction vient ici de l’accumulation de connaissances précises.

« Une fois de plus, un mensonge répété devient l'Histoire. »

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