Pierres de folie. Emmanuel Merle

Publié le par Tactile

9782845621633FSIl est toujours difficile de parler de poésie, disséquer le style est une chose mais lorsque l'écriture devient un dialogue avec nos sens, l'interprétation et le ressentit restent une appréciation personnelle. La poésie d'Emmanuel Merle est particulièrement difficile à éluder tant l'homme est bouclé derrière ses sourires secrets et ses vers alambiqués. Peu importe après tout, mais je ne peux m'empêcher de penser à nos conversations sur son écriture, mes questions, ses réponses tout en sachant qu'elles seront évasives et ses raisons obscures pour nous comme pour lui-même.

Dans Pierres de Folie, le recueil tient un axe principal assez clair : l'holocauste. Il est traité sous l'angle de la mémoire et l'auteur s'essaye à comprendre, nommer, expliquer ce qui reste inexplicable. Le beau ressort de cet quête et de cet échec constant devant l'horreur des faits ; des faits qui nous laissent démunis.

Le recueil est curieusement mis en page par l'éditeur (La Passe du Vent) qui me fait regretter les années Gallimard avec leurs sobriété. Ici les typos passent du simple au triple, des centrages outrageux pour tout typographe qui se respecte et une impression d'amateurisme. Je met tout cela sur le compte de l'éditeur.

Là où Emmanuel est l'auteur de talent que l'on connaît, c'est sur le style. Sans titrer ses poèmes cette fois ci puisque l'horreur s'enumère, s'accumule sans distinctions autre que trois parties (Berlin, Suppliques, Pierres). Je n'arrive pas encore aujourd'hui à analyser ce découpage mais après tout ça n'est pas bloquant dans l'appréciation de l'ouvrage. Non, ce que je retient c'est le rythme, souvent brut sans ponctuation, parfois avec des rejets violents et des coupures au barbelé.

Peu de mélancolie, les sentiments sont passés à l'acide, l'écriture s'emplit de désarroi. On retrouve beaucoup des nuances de gris avec parfois du jaune qui vient piquer des décors à la Otto Dix. Des odeurs, des formes décharnées, de la terre, des arbres morts aux doigts décalottés. Il y a aussi une bande sonore, comme un vieux gramophone qui tirerait des complaintes rayées d'une vieille diva violée par un vent nasillard. Un Yiddish blues, une cithare, pas de mots, pas de chants, des cris aphones.

Je reste sur plusieurs points d'incompréhension et quelques unes des pages ne m'ont pas séduit mais c'est un recueil (et le mot prend tout son sens ici) que je conseille d'emporter à Berlin ou aux camps et d'en lire quelques extraits au pieds de la Mémoire. Et voici pourquoi :

"Tu te perds dans le Mémorial Juif à Berlin

Dans ce labyrinthe sans Dédale où le monde
S'enterre, ce cimetière sans noms qui est un fait

Avant d'être une question. Et tu erres.
Malgré toi tu zones avec Apollinaire
En pente douce et toi aussi tu es las

D'avancer. Tu cherches des coutures,
N'importe quoi de cruel qui te hisserait
Jusqu'à cette souffrance, mais tout est lisse,
Tout se tait et tous les angles sont droits

Comme une solution rigoureuse à ce qui
N'a même pas la haine pour définition.
Il fait froid et des enfants jouent à surgir
Entre les dominos, s'évanouissent aussitôt.

Tu t'enfonces, tu pourrais disparaître, mais
Ça n'est qu'une idée. Tu ne sauras jamais
Ce qui a été éprouvé ni ce que tu aurais crié."

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