Impossible. Erri De Luca

Publié le par Tactile

Ce roman revêt une forme narrative et un contenu original. Pourtant, il m’a été présenté comme un nouveau livre d’alpinisme mais au final il s’apparente davantage à une œuvre judiciaire. Si Ellroy écrit comme dans un rapport de police, Hemingway comme un journaliste et London comme un révolutionnaire, De Luca use ici du style d’un de ses protagonistes, celui du juge d’instruction et c’est particulièrement savoureux. Les chapitres s’alternent d’un style et d’une typographie à l’autre : le vocabulaire du juge puis celui du roman épistolaire.

« En montagne, je prends mes risques, libres de tâches imposées, ludiques et parfaitement inutiles. Qu'est-ce qui nous pousse à faire ça ? La beauté de la surface terrestre qui touche sa limite vers le haut avec l'air, comme le rivage avec la mer. »

Les personnages sont anonymisés. Le juge qui instruit l’enquête sur le possible meurtre d’un inconnu est appelé Q, comme question ? Le prévenu est R, comme réponse ? L’avocat commis d’office A.D, comme ? Comme quoi d’ailleurs ? Bien ça c’est pour le style. L’histoire enfin : R découvre un corps probablement tombé d’une vire en haute montagne et prévient les secours. Étant donné l’identité (non révélée) de la victime, Q considère que R est suspect. Il le fait incarcérer et l’interroge, ce qui donne l’essentiel du contenu du récit.

« La crainte est le préliminaire de la concentration. Elle n'entrave pas les mouvements, elle en augmente la précision. »

Lorsque R n’est pas en interrogatoire, il écrit à son amour (Ammoremio > mon amour en italien). Il lui raconte ses pensées et une partie de sa vie qu’elle ne connaît pas, celle en lien avec l’enquête dont il est le suspect. Au fil du récit, on apprend à connaître R qui pourtant jamais ne se livre, lui l’ancien révolutionnaire communiste (Biennio rosso ?) qui a échoué en prison par la faute de la victime de la montagne, ancien camarade qui a trahit la cause et ses frères d’armes. On retrace son parcours grâce aux questions de Q.

« Je t'ai dit un jour que je ne m'étais jamais ennuyé une seule minute dans ma vie. L'ennui est un gaspillage que j'ignore. »

Le tête-à-tête qu’installe De Luca entre Q & R est brillant. Au-delà de l’inquisition habituelle cherchant à déstabiliser la version d’un prévenu, ce dialogue est de la philosophie à l’état pur. R étant plus âgé que Q, il cherche à lui faire comprendre son point de vue révolutionnaire tandis que le magistrat instructeur tente de l’acculer dans ses possibles incohérences. À chaque question, R répond avec intelligence, il parvient systématiquement à s’exclure des accusations et à proposer un autre regard sur le monde.

« Je lui ai parlé du sentiment de la fraternité. Elle est avec la liberté et l'égalité dans la devise de la Révolution française, mais elle est différente. On se bat pour obtenir ou pour défendre une liberté, une égalité. Pour la fraternité, on ne peut pas. Qu'est-elle donc alors ? C'est le sentiment qui réunit les fibres d'une communauté, en renforce l'union et produit l'énergie nécessaire afin de se battre pour la liberté et l'égalité. La fraternité est un sentiment politique par excellence. Elle n'exclut personne. »

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